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Extraits du dossier dramaturgique
Dossier réalisé par les étudiantes de l'ENS-LSH Emilie Charlet, Pauline Noblecourt, Elodie Vandenbroucque et Ariane Zaytzeff, sous la direction de Marion Boudier.

Un de nos principaux axes de lecture nous a été suggéré par Alain Françon qui, dans la présentation de la saison 2008-2009 à la Colline, expliquait que « la fin de l'écrivain Tchekhov » était quelque chose qui le bouleversait plus que la fin du domaine. Tchekhov (1869-1904) souffrait en effet de la tuberculose ; il est mort moins d’un an après avoir terminé La Cerisaie. Une de nos hypothèses fut donc d’entrer dans le « sentiment de l’auteur » plutôt que dans celui des personnages. Le mouvement de La Cerisaie, très souvent analysé en terme musical (voir, par exemple, Christine Hamon-Sirejols, La Cerisaie, PUF, col. Études littéraires, 1993), nous est apparu avant tout comme celui de la main de l’écrivain malade. Dès la création de la pièce, Vsevolod Meyerhold fut d’ailleurs sensible à cet aspect maladif du texte :

Votre pièce est abstraite comme une symphonie de Tchaïkovski. Et le metteur en scène doit, avant tout, y percevoir des sons. Au troisième acte, sur le fond d’un trépignement bête – et c’est ce trépignement qu’il faut entendre –, l’Horreur pénètre les personnages insensiblement, sans qu’ils s’en aperçoivent : « La Cerisaie est vendue ». Ils dansent. « Vendue ». Ils dansent. Et comme ça jusqu’à la fin. Quand on lit la pièce, le troisième acte produit la même impression que ce tintement dans les oreilles du malade de votre nouvelle le Typhus. Comme une démangeaison. Une gaieté dans laquelle se font entendre les bruits de la mort (Lettre du 8 mai 1904, Ecrits sur le théâtre, I, 1891-1917, L’Âge d’homme, 1973).

   Est-ce à dire qu’avec La Cerisaie, Tchekhov dit adieu à la vie ? Daniel Gillès dans Tchekhov ou le spectateur désenchanté (Julliard, 1967) évoque « la nostalgie du nid familial » de l’écrivain depuis la perte de la maison paternelle à Tarangog, l’installation à Melikhovo puis à Yalta :
Avec La Cerisaie, c’est à cette maison familiale perdue, reconquise, et cette fois abandonnée définitivement puisqu’il la quitte pour mourir, qu’il dit adieu.
On pense irrésistiblement à cet émouvant cérémonial dont les Russes, il n’y a point si longtemps encore, entouraient tout départ de leur maison. Même s’il ne la quittait que pour quelques jours – mais est-on jamais sûr de ne pas mourir en route et de rentrer chez soi ? – au moment de partir, ils se réunissaient, faisaient en cortège, derrière l’icône, le tour de la maison, puis ayant clos tous les volets, se recueillaient, pendant quelques instants dans le salon. De même Tchekhov, avant le grand voyage, fait une dernière fois le tour de la Cerisaie, ferme les auvents, se recueille près des bagages assemblés, pour enfin abandonner la maison vide.
   La lecture de la correspondance entre Tchekhov et Olga Knipper (Correspondance avec Olga 1899-1904, trad. Monica Constandache, Albin Michel, Paris, 1991), insinua également en nous l’idée qu’un autre élément biographique hantait La Cerisaie : le deuil d’un enfant...
   Mais bien sûr, ces pistes interprétatives ne doivent pas masquer le comique de la pièce, sur lequel reviennent largement Alain Françon et André Markowicz dans leurs entretiens. Le personnage de Charlotta, son rapport à la magie, en est une des expressions les plus significatives.
   Espace, temps, parole et valeurs furent l’objet d’analyses thématiques et formelles. Le hors scène, la relation des personnages au lieu, plus ou moins fusionnelle ou pragmatique, leur inscription dans le temps, de manière plus ou moins historique ou statistique, nostalgique ou économique, leur propension à parler ou à se taire révèlent des dynamiques qui nous ont semblé opérantes pour le passage à la scène.
   Amour, argent, liberté et travail nous sont apparus, d’autre part, comme des valeurs inconciliables : « bons à rien », négligents, la plupart des personnages de La Cerisaie ont une relation quasi somnambulique ou onirique au réel ; abouliques ou idéalistes, ils sont incapables d’agir. Léon Chestov (« La création ex nihilo » (1905), dans L’homme pris au piège, 10/18, Paris, 1966), accusait ainsi Tchekhov d’être « le chantre de la désespérance » :
« Impossible d'accepter le fait accompli, et impossible aussi de ne pas l'accepter ; or il n'y a pas de milieu ». « Agir » dans ces conditions est impossible ; par conséquent, il ne reste plus qu'à « se rouler à terre, en criant et en se frappant la tête contre le plancher ». Ainsi s'exprime Tchékhov au sujet d'un de ses héros ; mais il aurait pu dire de même de tous ses personnages, sans exception. Ils sont placés, par les soins de l'auteur, dans une situation telle qu'il ne leur reste plus rien d'autre à faire qu'à se rouler à terre, en se frappant la tête contre le plancher. Avec une obstination étrange, énigmatique, ils repoussent tous les moyens de salut ordinairement admis.
   Il est dès lors tentant de considérer les occupants de la cerisaie comme des névrosés, des rêveurs maladifs, victimes d’endormissements subits, emboîtant leurs rêves les uns dans les autres…
   
   A ces hypothèses d’ensemble et à des recherches érudites sur la société russe à la fin du XIXe siècle et la création de la pièce par Stanislavski s’ajoutent, enfin, des recherches plus ciblées et apparemment anecdotiques sur la culture de la cerise, la nourriture, les démarches ou la danse, par exemple. Elles permettent d’élucider des questions pratiques et historiques auxquelles la mise en scène se confronte nécessairement.
   Centre énigmatique autour duquel gravitent tous les personnages (voir Jovan Hristic, Le Théâtre de Tchekhov, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1982), la cerisaie est-elle un ornement, symbole d’une beauté inutile et d’une autre époque, ou une agriculture de rapport en faillite ? Quel rapport à la nature et au temps organise-t-elle ? A-t-elle existé ?! Dans l’article « cerisaie » (вишенник, vishiennik) de l’Encyclopédie Brockaus et Efron, à laquelle se réfère sans doute Gaev dans l’acte I, il est fait mention des « vishniovie cadki » (вишневые садки) qui rapporte des profits à leurs propriétaires. A l’entrée « cerise » (вишня,vishnia), on trouve une liste des types de cerise connus et cultivés selon les lieux ; dans cette liste apparaît la cerise « loubenskaïa, lioubka ou lioubskaïa» (лубенская, любка или любская) dans la région d’Orël, près de Koursk. Peut-on imaginer qu’il s’agit de la cerise jadis cultivée dans la cerisaie de Lioubov et Gaev? Elle aurait été nommée d’après la petite Lioubov, ou la petite Lioubov aurait été nommée d’après la cerise qui faisait la richesse de sa famille ! La proximité du nom de l’héroïne et du nom de cette cerise d’Orël est en tout cas troublante…