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Extraits du dossier dramaturgique

Les chronologies de La Cerisaie

Chronologie objective

1Cette chronologie présente les événements mentionnés dans la pièce dans leur succession historique. Elle part de l’hypothèse que le drame se déroule en 1903, année d’écriture de la pièce, hypothèse cohérente puisqu’elle révèle que la fin de la prospérité de la propriété mentionnée par Firs, « il y a quarante ans », coïncide avec l’abolition historique du servage en 1861.

21803 : construction de l’armoire
1806 : naissance de Firs
v. 1806-1811 : le meurtre de l’étranger, Firs passe deux ans en prison
1852 : naissance de Gaev
1853-1863 : période de prospérité de la Cerisaie, où les cerises étaient vendues, transformées
1861 : abolition du servage en Russie, « le malheur » selon Firs
v. 1850-1868 : naissance de Lioubov Andreevna
v. 1876-1877 : naissance de Trofimov
1879: naissance de Varia
v. 1883 : Lioubov Andreevna soigne Lopakhine
v. 1885 : naissance de Douniacha
1886 : naissance d’Ania
1890 : naissance de Gricha
1897 : mort du mari Lioubov Andreevna, un mois plus tard Lioubov Andreevna prend un amant, mort de son fils
1898 : départ de Lioubov Andreevna pour l’étranger
1899 : maladie de l’amant de Lioubov Andreevna, achat de la villa à Menton
1900 : Firs commence à être gâteux
1901 : on commence à parler du mariage de Varia et de Lopakhine
1902 : vente de la villa de Menton, tentative de suicide de Lioubov Andreevna
début avril 1903 : départ d’Ania pour Paris, pendant le Grand Carème - Semaine Sainte
avril 1903: Epikhodov demande la main de Douniacha (Semaine Sainte)
avril 1903 : visite de Pichtchik, pour la Semaine Sainte
printemps 1903 : Lopakhine sème du pavot
mai 1903 : départ de Lioubov depuis Paris, voyage de cinq jours
un jeudi de mai 1903 : Gaev au tribunal de district
mai 1903, 2 jours avant l’arrivée de Lioubov : Epikhodov s’achète ses bottes, arrivée de Piotr Sergueïtch
mai 1903, 1 jour avant l’arrivée de Lioubov: arrivée de la mère de Iacha
[Acte I] mai 1903, un jour à minuit : heure à laquelle devait arriver le train
[Acte I] mai 1903, le même jour à deux heures du matin : arrivée du train
mai 1903, le même jour à quatre-cinq heures du matin : départ de Lopakhine pour Kharkov
un mardi de mai 1903 : Gaev retourne au tribunal de district
v. juin 1903: retour de Lopakhine (3 semaine après son départ)
[Acte II] v. juillet 1903 : retour d’Ania (3 semaines après son départ)
[Acte III] 22 août 1903, 16h00 : vente de la Cerisaie
[Acte IV] octobre 1903 : départ de Lioubov Andreevna pour Paris, de Lopakhine pour Karkhov
octobre 1903 : retour prévu à Paris de Lioubov et Iacha, après 6 jours de voyage
printemps 1904 : retour prévu de Lopakhine à la Cerisaie

Les chronologies plurielles de La Cerisaie

3Dans La Cerisaie, les paroles des personnages construisent une chronologie objective et cohérente, qui par des retours en arrière ponctuels inscrit la fable dans le temps long de l’Histoire. Mais, au-delà de cette chronologie objective, se dessinent et se mêlent de nombreuses autres temporalités.

4La première temporalité qui vient se superposer à celle de la fable est celle de la représentation, constamment soulignée par Tchekhov. Les personnages ne cessent d’égrener le temps qui passe, réellement, au cours des actes : ainsi à l’acte II le soleil va-t-il se coucher, se couche-t-il, puis il fait nuit… Surtout, il est frappant de constater que le temps de la fable et le temps de la représentation se rapprochent au cours de la pièce et finissent par coïncider : si, au cours de l’acte I, le temps qui reste se compte en heures – il reste deux heures avant le train de Lopakhine – à l’acte IV ce « temps qui reste » se compte en minutes : vingt, puis cinq, puis une… Les dernières minutes de la représentation sont soulignées par les personnages, jusqu’à ce que la dernière minute de la fable soit aussi celle de la scène, soulignant ainsi la fuite du temps.

5Cette fuite du temps est également accentuée par une autre temporalité, celle des saisons : le printemps, les fleurs, la jeunesse, finissent par laisser place à l’automne qui lui-même annonce la « boue » et le gel de l’hiver.

6Mais, au-delà de cet effet d’accentuation de la chronologie objective, la pièce met également en place des chronologies singulières, subjectives, qui se mêlent et parfois contredisent une vision trop uniforme du temps. Les personnages semblent souvent se mouvoir dans des chronologies parallèles, distinctes ; dans leurs propos, ils ont chacun leur façon de rendre compte du temps et de s’y inscrire.

7Trofimov et Gaev sont les personnages qui s’inscrivent le plus dans un temps historique, dans une évolution ; ils ont en commun de porter corporellement les marques du temps : l’un a « tellement enlaidi », « tellement vieilli » l’autre a simplement « vieilli », comme le remarque Lioubov à l’acte I. Tous deux mettent en avant dans leurs propos une vision très forte de l’Histoire, inscrite dans la chronologie d’une Russie blanche des « années soixante-dix », des « années quatre-vingt » pour Gaev, ou d’une Russie qu’on pourrait qualifier de pré-communiste pour Trofimov, en marche vers ce « jour », « vers l’étoile brillante qui scintille ». Ils fonctionnent comme miroirs l’un de l’autre : Trofimov est un personnage « sans rapport défini avec [son] passé » qui se projette uniquement dans le futur ; Gaev, lui, ne cesse de se référer au passé, mais n’a du futur qu’une vision fermée, « définitive » dans lequel les choses se produisent « à tout jamais ». Ils incarnent deux formes différentes d’inscriptions dans le temps, qui, tendues l’une vers l’avenir et l’autre vers le passé, s’équilibrent l’une l’autre dans le temps de la représentation. Ces deux visions font écho à celle de Firs, qui habite une temporalité encore plus clairement binaire : sa vision de l’histoire est toujours séparée entre un « avant », « avant le malheur », la liberté, l’« ancien temps », et un après, le temps nouveau, celui de la jeunesse.

8Au contraire de ces visions d’une temporalité historique, qui progresse, un personnage comme Epikhodov incarne l’inscription dans un temps statique, qui est éternel recommencement. Dans ses discours – et même, de façon tout à fait remarquable, lorsque les autres personnages parlent de lui – c’est un temps cyclique qui se met en place ; les mots « chaque jour », « ce matin », « toujours » reviennent constamment, créant la vision d’une temporalité statique, anti-historique, dans laquelle chaque jour est semblable au précédent. Ce sera d’ailleurs Epikhodov qui, à la fin de la pièce, sera laissé par Lopakhine à la cerisaie ; alors que les autres personnages s’en vont, il demeure dans le temps indéfiniment recommencé de La Cerisaie.

9Enfin, si les quatre personnages précédemment cités ont tous pour point commun de créer, dans leur discours, une temporalité qu’ils s’approprient, Lopakhine est par excellence le personnage qui a au temps un rapport problématique. De manière très frappant, Lopakhine est celui qui n’a jamais le temps ; il est, très exactement, dépossédé du temps. C’est ce que ne cessent de répéter les autres personnages : il n’a « pas de temps pour moi », dit Varia à l’acte I ; lui-même doute qu’« il [lui] reste encore du temps ». De même son apparition dans la pièce marque-t-elle déjà un contretemps : il s’est endormi et n’a pas eu le temps d’aller à la gare ; puis, lorsque les autres arrivent, il n’a pas le temps de rester car il doit lui-même attraper un train. Au cours de la pièce, il ne cesse de répéter que le temps presse, qu’il faut se dépêcher. A l’inverse de Lopahkine, dépossédé du temps, Lioubov est celle qui se présente toujours comme ayant « trop » de temps ; sa posture la plus fréquente, dans la pièce, est celle de l’attente. Ainsi à l’acte III attend-elle l’arrivée de Gaev ; à la fin, elle est celle qui savoure chaque minute, qui profite encore de la « dernière petite minute » pour s’asseoir. Au contraire de Lopakhine qui refuse de « traînasser », Lioubov Andreevna met toute son énergie à laisser filer le temps.

10Si la temporalité générale de la pièce est celle du temps qui passe, qui fuit, de l’éphémère, chaque personnage est cependant inscrit dans un temps différent ; les rythmes se superposent et se mêlent.

Pour citer ce document

, «Les chronologies de La Cerisaie», Agôn [En ligne], Recherches dramaturgiques sur La Cerisaie, Extraits du dossier dramaturgique, Théâtre et dramaturgie, Enquêtes, Dramaturgie des arts de la scène, mis à jour le : 23/11/2009, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=837.