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Extraits du dossier dramaturgique

Le rêve

1 Le rêve dans La Cerisaie est, d’une part, lié au sommeil, aux corps endormis et malhabiles, et, d’autre part, à l’imagination et à l’idéal dans une dialectique d’illusion et de désillusion. Il témoigne d’un rapport particulier des personnages au réel, figures de rêveurs plus ou moins éveillés, plus ou moins actifs.

Des rêveurs maladifs

2Le rêve est bien sûr lié en grande partie au sommeil dans La Cerisaie. La pièce  commence et se termine avec un homme quasi endormi (Lopakhine, Firs). L’endormissement, symptôme des corps non maîtrisés gagne Ania à la fin de l’acte I, Iacha, qui baille à plusieurs reprises dans l’acte II, et caractérise Pichtchik qui s’endort entre ses phrases. Après la vente de la cerisaie qui a brisé les rêves de Lioubov, elle confirme à son frère qu’elle dort de nouveau bien ; cet apaisement, proche d’un desengaño, a lieu dès l’acte II pour Ania qui, sous l’influence de Petia, sort de l’emprise onirique de la cerisaie.

3Le rêve est envisagé par Tchekhov comme une véritable maladie. Comme les symptômes du tuberculeux, il contamine les personnages.

J’étais aux débuts de ma tuberculose et je souffrais d’une autre maladie, plus grave encore peut-être que la tuberculose… J’étais chaque jour, un peu plus possédé par le désir irritant et passionné de mener une vie comme tout le monde. J’aspirais à une paix de l’esprit, à la santé, l’air frais, la bonne nourriture. Je devenais un rêveur, et comme tout rêveur je ne sais pas exactement ce que je voulais1.

4Le rêve est consécutif et révélateur de l’absence d’emprise des personnages sur le réel, d’un dysfonctionnement entre désir, analyse et action ; c’est une caractéristique de la névrose.

5Pichtchik est un rêveur-dormeur obsessionnel, qui parle et ne rêve que d’argent, « ne pense qu’à ça » ; ses rêves deviennent réalité avec le deus ex machina des Anglais ! A l’inverse, Varia, rêveuse éveillée et qui croit en Dieu, ne verra pas ses espoirs comblés. Elle « [s]’occupe du domaine et [n]’arrête pas de rêver » qu’elle mariera Ania à un homme riche et partira marcher de lieu saint en lieu saint ; ses rêves sont liés à sa foi. Lorsque Gaev évoque différentes solutions pour sauver le domaine, elle rêve à voix haute que Dieu leur viendra en aide. Rêve et croyance sont liés à deux niveaux : rêve et croyance religieuse se manifestent chez Varia et Lioubov comme des réactions ou échappées au réel ; rêve et crédulité se confondent dans une mésinterprétation des signes du réel : « vous le savez très bien, Iermolaï Alexeïtch ; j’avais rêvé… de la marier avec vous et tout laissait croire que vous l’épouseriez ».

6À la fin de la pièce, dans ce passage, Varia la rêveuse devient objet d’un rêve de Lioubov, elle-même peut-être objet des rêves de Lopakhine…

La vie est un songe

7En effet, on pourrait considérer La Cerisaie comme une série de rêves emboîtés. Firs, Lopakhine et Lioubov se disputent le rêve cadre qui englobe tous les rêveurs. Firs parce qu’il clôt la pièce et était peut-être déjà mort depuis le début (« avant-hier », répond-t-il à Lioubov quand elle se félicite qu’il ne soit pas encore mort), à la manière d’Ivanov, fantôme dont la mort ne devient visible à son entourage qu’au denier acte (cf. J-L. Rivière, « À propos d’Ivanov », Lexi-text 7). Avant de rendre effective sa disparition en se couchant à la fin de l’acte IV, il nous laisse entendre qu’on ne vit pas la vie que l’on rêve ou plutôt que la vie est toujours rêvée et jamais vécue : « La vie, elle a passé, on a comme pas vécu… ». Tcheboutykine, après avoir cassé la pendule dans Les Trois sœurs, ne dit pas autre chose : « Peut-être, croyons-nous seulement exister, mais en réalité nous n’existons pas. »

8Dès le début, Lioubov place la pièce sous le signe du rêve : « Est-ce vraiment moi qui suis ici ? […] Et si soudain c’était un rêve ! Dieu m’est témoin, j’aime ma patrie… » La clarté choisie par Tchekhov, qui, si la cerisaie se situe bien dans la région d’Orel, n’est pas due au phénomène des « nuits blanches » propre au nord de la Russie, place l’acte I sous le signe de l’onirisme. La cerisaie, où Lioubov croit voir sa mère, évoque également la forêt des ballets russes, lieu onirique, lieu fantastique des apparitions.

9Lopakhine, alors qu’il devient propriétaire de la cerisaie, doute également de la réalité de la situation : « Je dors, ou c’est juste un mirage, une impression… C’est le fruit de votre imagination, couvert par les ténèbres de l’inconnu » (parfois traduit « Je suis endormi, ce n’est qu’un rêve, une vision… »). Il se pourrait donc que Lopakhine soit dans le rêve de Lioubov, figure créée par son imagination enténébrée, devenue cauchemar. À moins que toute la pièce ne soit le rêve de Lopakhine, celui qui l’habitait avant l’entrée en scène de Douniacha et dont il ne s’est pas réveillé…

Notes

1  Tchekhov, Une histoire anonyme (1893).

Pour citer ce document

, «Le rêve», Agôn [En ligne], Recherches dramaturgiques sur La Cerisaie, Extraits du dossier dramaturgique, Enquêtes, Théâtre et dramaturgie, Dramaturgie des arts de la scène, mis à jour le : 23/11/2009, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=838.