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Extraits du dossier dramaturgique

Cerise, cerisier, cerisaie...

1 Stanislavski, dans Ma vie dans l’art, raconte comment Tchekhov a choisi le titre de sa pièce ; d’abord intitulée Visíhnevyi sad, le « verger des cerisiers », elle prend ensuite le titre de Vishnóvyi sad, « la cerisaie » : « un verger de cerisiers, c’était un jardin de rapport, une plantation de cerisiers, un verger rentable, qui avait, aujourd’hui encore, son utilité. Mais une cerisaie ne rapporte aucun bénéfice, elle ne fait que garder en soi, dans sa floraison neigeuse la poésie de la vie des maîtres de l’ancien temps ». Il est dès lors tentant de rapprocher cette blancheur esthétique du cerisier japonais, symbole du temps qui passe, de la beauté éphémère. Mais, bien que Tchekhov soit allé à Sakhaline, une île proche du Japon, on peut cependant mettre en doute un tel rapprochement étant donné la méconnaissance des Russes à l’égard du Japon à l’époque1. De plus, la cerisaie est déjà, à l’époque où écrit Tchekhov, une agriculture développée en Russie ; elle est un élément classique des paysages.

2La cerisaie est-elle alors un ornement, dont on peut éventuellement tirer un petit profit, ou une véritable agriculture ? Quel rapport à la nature organise-t-elle ?

Fonction économique de la cerisaie

3Les problèmes de la cerisaie, tels que les décrit Tchekhov, sont ceux que rencontrent de nombreux domaines russes à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Dans La Cerisaie, c’est aussi un tableau des difficultés de l’agriculture russe que dresse Tchekhov, dont le domaine de Lioubov Andreevna est pratiquement un cas d’école :

A côté de la propriété collective, existe la propriété individuelle, d'une superficie variable : grande, moyenne et petite. Celle qui couvre les plus vastes surfaces et qui est la plus importante relativement à l'ensemble des terres exploitées c'est la grande et moyenne propriété du noble propriétaire foncier [nous soulignons]. Cette propriété n'échappe pas, à la fin du XIXe siècle, aux difficultés de l’agriculture russe (…). Les gros propriétaires nobles, dont les besoins et par conséquent les dépenses augmentent au cours du XIXe siècle et dont les revenus reposent sur cette économie de vente qui est mal ajustée, sont un peu dans la situation des nobles français au XVIIIe siècle, c’est-à-dire que leur dépenses croissent plus vite que leurs recettes, et ils s’endettent. (… ) En dépit des efforts du gouvernement pour aider la noblesse, celle-ci s’appauvrit avec une rapidité croissante : dans la deuxième moitié du XIX e siècle en effet, la noblesse liquide progressivement ses terres, et il ne s’agit pas de quelques ventes individuelles. On compte que, vers la fin du siècle, les nobles vendaient en moyenne, annuellement, un demi-million de desiatines (desiatine = 1,09 hectares) ; après 1909, le chiffre monte à un million desiatine, et ce chiffre s’est maintenu pendant la première décade du siècle. Qui achète ces terres ? (…) la noblesse vend également ses terres directement, en général à des gens appartenant à la classe moyenne de la bourgeoisie, marchands par exemple, qui eux-mêmes tôt ou tard les revendent, si bien que dans les deux cas, qu’il s’agisse de la Banque des Paysans ou bien d’une vente directe à la bourgeoisie, ces terres, en définitives, finissent par tomber entre les mains du paysan enrichi, de celui qu’on appelle traditionnellement le koulak : « koulak » - « le poing fermé » allusion aux gens qui savent retenir dans le creux de leur main terres et bénéfices). Ce koulak est du reste souvent un demi-paysan, à la limite de l’exploitant agricole, du commerçant et parfois même de l’usurier2

4Au-delà d’un cas typique de l’agriculture russe de l’époque, le domaine de Lioubov Andreevna était à l’origine une exploitation de cerisiers. D’après nos recherches3, la cerise est signalée dès la Russie Kiévienne : une cerise sauvage, souvent aigre mais résistante au froid. Après le XIIIe siècle, elle apparaîtrait dans la région de Vladimir, pour se transformer en une autre variété, alliant à la fois une meilleure qualité et toujours une bonne résistance au froid. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, la cerise est très populaire en Russie ; elle inspire les poètes de l'âge d'argent, Tchékhov, et devient un symbole de la "culture" russe. Un certain Michurin commence à travailler sur l'amélioration des variétés dès la fin du XIXe siècle. Mais c'est surtout durant la période soviétique (1930-1980) que de nombreux travaux ont été réalisés sur la qualité des variétés de ce fruit. La culture de la cerise est très répandue dans la partie centrale de la Russie européenne, au sud de Moscou en particulier. Cela correspond à la région d’Orël (prononcer « Ariol »), au sud de Moscou et au Nord de Kharkhov, où se passe La Cerisaie de Tchékhov.

5Les cerises, comme le rappelle Firs à l’acte I, étaient destinées à devenir « des confitures, des fruits séchés, ou des fruits en bocaux, des cerises à l’eau de vie » ; elles étaient « séchées » pour être « envoy[ées] à Kharkov et à Moscou ». Le séchage des cerises était une pratique courante au XIXe siècle pour assurer la conservation des fruits :

Il s’agit de les [les cerises] cueillir en pleine maturité, de les ranger sur des claies, de les mettre dans le four, après que le pain en est retiré, de les retourner, de les changer de place et de les tenir en réserve, dans un endroit sec, après qu’elles se sont refroidies. » L’art de récolter et de conserver les fruits, frais et dans leur état naturel, pendant l’hiver4 .

6Cependant, la cerisaie est une exploitation agricole à l’abandon : « les cerises donnent un an sur deux », comme le remarque Lopakhine, peut-être parce que les cerisiers sont mal entretenus : généralement cultivés en pyramide, ces arbres ont besoin d’être taillés pour être productifs. De plus, les cerises, « personne ne les achète » : « le jardin » perd dès lors sa fonction agricole ; l’objectif de Lopakhine, lorsqu’il défend la création des datchas pour des « estivants [qui] deviendront à la longue des exploitants agricoles », c’est précisément de rendre à la cerisaie sa fonction agricole, utilitaire.

« Un domaine qui est le plus beau du monde »

7La cerisaie, négligée, laissée à l’abandon, devient un jardin d’agrément : si Tchekhov décrit abondamment les fleurs de cerisiers, les fruits ne sont presque jamais mentionnés. Le cerisier devient le symbole de cette noblesse qui perd toute fonction sociale, toute fonction économique, ne servant plus que d’ornement. D’ailleurs, les cerisiers semblent progressivement « disparaître » de la pièce : omniprésents dans l’acte I, ils sont de moins en moins décrits, de moins en moins mentionnés, comme si le texte déjà amorçait leur destruction.

8Le trait le plus remarquable de cette cerisaie, c’est sa blancheur « éblouissante », comme le dit Lioubov Andrevna à l’acte I ; cette couleur est sans cesse évoquée par les personnages. La fleur éphémère du cerisier, dans sa pâleur, symbolise la pureté, la beauté d’un temps révolu, de l’enfance.

9Le blanc de la fleur de cerisier s’inscrit aussi par opposition au rouge du fruit ; les deux couleurs entretiennent, tout au long de la pièce, une sorte de duel. Le blanc, très lié à la cerisaie, incarne la beauté, le raffinement du monde des nobles. Ainsi la chambre de Lioubov Andreevna est-elle blanche, de même que les gants de Firs ; Douniacha remarque qu’elle a des mains de « demoiselle » : des mains blanches. Plus frappant encore, Lopakhine associe son ascension sociale avec le port d’un « gilet blanc ». Pourtant, cette blancheur omniprésente de la fleur de cerisier est mise en balance – et peu à peu vaincue – par le réseau lexical du rouge5. Ce rouge, au début, semble destiné à être effacé : Lopakhine raconte comment Lioubov Andreevna a essuyé son sang. Symboliquement, ici, le sang (rouge) qui coule à cause du père (le moujik) est effacé par Lioubov (la noble), ce qui amène Lopakhine a se tourner du côté blanc, à s’acheter un gilet blanc. Pour autant, cette disparition du rouge n’est que provisoire ; la couleur ne tarde pas à resurgir. A l’acte II, Trofimov mentionne les « fruits » de la cerisaie contiennent les « âmes vivantes » des esclaves, qui ne sauraient disparaître. Et, plus encore, Lopakhine, qui fait abattre les cerisiers, est un planteur de pavot, dont il a semé mille hectares : « Et mon pavot, quand il était en fleur, quel tableau ça faisait !». Ainsi la fleur du pavot (rouge) finit-elle par triompher de la fleur de cerisier (blanche).

10Au-delà de la dualité des couleurs, le blanc de la cerisaie peut évoquer un autre univers visuel, celui du grand ballet russe de la fin du XIXe. Que l’on songe grands ballets romantiques français, comme La Sylphide, ou au succès russe de 1895, Le Lac des cygnes, les ballets classiques opposent souvent un acte en couleur, terrestre, composé par exemple de danses de cour, à un « acte blanc », ainsi nommé en référence aux costumes des danseuses. Cet acte blanc met en scène une nature fantasmée, onirique, peuplée de créatures féminines étranges. Or, toute la description de la cerisaie semble suggérer une esthétique de l’acte blanc, mais poussée hors de scène, située dans l’imaginaire du spectateur. Ainsi Gaev évoque-t-il la cerisaie qui « brille dans les nuits de lune » ; surtout, comme les forêts de ballet, le jardin semble peuplé de créatures étranges, de fantômes habillés de blanc. A l’acte I, Lioubov Andrevna y voit un « petit arbre blanc qui penche », comme une ballerine, et « ressemble à une femme » ; dans cet arbre, elle croit reconnaître sa mère, qui, revenue d’entre les morts, erre en costume blanc dans le jardin. La rivière, où s’est noyé l’enfant – comme le lac où se noie le cygne blanc –  est également évoquée sous forme poétique. Dès lors, la cerisaie devient un espace onirique, poétique, un espace de pur beauté comme l’étaient les ballets ; mais cet espace est refoulé en hors scène, et finalement détruit ; la nature chez Tchekhov est un espace toujours problématique.

La nature

11 La Cerisaie pose également le problème du rapport à la nature. Si les pièces de Tchekhov mettent en scène de très nombreux jardin, l’acte II de La Cerisaie est l’un des seuls – avec celui de Platonov – à se situer directement dans la nature. Dans la plupart des drames de Tchekhov, les « jardins » et les « parcs » sont des extensions de salons, avec des éléments récurrents : tables, chaises et blancs, terrasse, estrade ou véranda, allées en perspectives, éventuellement une rivière ou un lac, quelques arbres… La nature est domestiquée, elle fait partie de la maison.

12 La Cerisaie est une des très rare pièce à mettre en scène directement la nature : à l’acte II, l’action se situe dans une prairie. Or, ce qui est intéressant, c’est que cette « nature » n’est pas directement sauvage ; c’est un espace qui de toute évidence a été domestiqué, puis négligé, laissé à l’abandon, et qui redevient naturel ; c’est du moins ce que suggèrent la « chapelle, abandonnée depuis longtemps », les « anciennes » pierres tombales. Mentionnons en passant que Tchekhov avait, paraît-il, un goût particulier pour les cimetières ; Souvorine, son éditeur, avec lequel il visite ceux de Provence et d’Italie, écrit dans son Journal : « A l’étranger, ce qui intéressait Tchékhov plus que tout, c’étaient les cimetières et les cirques ». Alexandre Kouprine, ami et disciple de Tchekhov, raconte qu’à Yalta, contigu au mur du jardin s’étendait un antique cimetière tatare, abandonné.

13 La Cerisaie présente souvent la nature comme une force en général contrôlée, mais qui parfois reprend ses droits ; ainsi la rivière a-t-elle englouti le fils de Lioubov Andreevna. Lė thème de la nature comme mère nourricière, puissance éternelle, développé sur un mode semi-ironique par Gaev à l’acte II, se retrouve également dans les discours de Trofimov, qui voit dans la grandeur des paysages une possibilité d’avenir, de grandeur, pour le peuple russe. « Toute la Russie est notre cerisaie », finit par dire Trofimov à Ania. La nature devient pratiquement un personnage : ainsi le même Trofimov voit-il dans les arbres et les cerises l’âme des esclaves ; Lioubov Andreevna, elle, va jusqu’à s’exclamer qu’il faut qu’elle soit vendue avec la cerisaie. Mêlant le souvenir du servage à une vision pratiquement animiste de la nature, La Cerisaie met en scène un monde ou l’élément naturel, incarné par la cerisaie, possède une force, presque une âme propre.

14Mais cette puissance de la nature semble finalement être anéantie. Lopakhine entretient avec la nature un rapport différent de celui des autres personnages. Il semble pratiquement ne pas la percevoir : ainsi à l’acte II, lorsqu’un bruit retentit, tous les personnages l’interprètent comme un bruit d’oiseau alors que Lopakhine, lui, croit entendre une « benne ». Surtout, il montre son opposition à la nature lorsqu’il fait le projet d’abattre – puis abat – la cerisaie pour construire des datchas. C’est le retour d’une nature domestiquée, parcellisée, exploitée ; la négligence, l’abandon, l’élément sauvage vont à nouveau disparaître.

Cerise et maladie : une hypothèse

15Le laurier-cerise (appelé aussi laurier-amande), parfois classé par les botanistes dans la catégorie des cerisiers, est utilisé en médecine sous forme d’une « eau distillée qui jouit de propriétés très énergétiques qu’elle doit à l’acide hydrocyanique qu’elle contient ». D’après le  Dictionnaire de médecine usuelle du Docteur Beaude (Paris, 1849), cette eau est un médicament infidèle :

Administrée en petite quantité, l’eau de laurier-cerise est un sédatif anti-spasmodique et calmant ; à dose plus élevée, elle fait vomir, purge et cause des vertiges et des hallucinations passagères ; enfin, à plus haute dose, elle peut causer des accidents fâcheux et même l’empoisonnement. C’est surtout dans les affections nerveuses et spasmodiques que l’on en tire de bons effets ; elle a été vantée contre la phtisie pulmonaire, mais dans ce cas elle ne fait que calmer les accidents nerveux, soulager le malade en amoindrissant ses symptômes, mais il n’existe pas de cas bien avéré de guérison par son emploi. Les médecins italiens de l’école de Rasori emploient l’eau de laurier-cerise comme contre-stimulant dans les cas de fièvre et d’irritation.

16Ce médicament n’était sans doute pas inconnu du docteur Tchekhov (il apparaît dans la nouvelle Salle n°6) ; peut-être en avait-il un flacon sur son bureau pour soigner ses propres troubles pulmonaires ? Certains de ses personnages, en tout cas, semblent souffrir des effets secondaires indésirables engendrés par cette eau… (voir Maladie)

Notes

1  « le nombre des ouvrages russes sur le Japon et les Japonais, sur leur langue, littérature et histoire, reste extrêmement insignifiant. Sous ce rapport, la littérature scientifique russe ne saurait soutenir aucune comparaison avec la littérature anglaise », La découverte de l’Asie, histoire de l’orientalisme en Europe et en Russie, V-V. Barthold, Payot, 1946, chap. XVI.

2  La Russie de 1894 à 1914 - R. Portal, "Les cours de la Sorbonne", centre de documentation universitaire, 1962.

3   http://www.cherry-tree.ru/

4  P. Poublet, Bibliothèque du cultivateur et du propriétaire rural, Paris, 1828.

5  On trouve la même alliance des couleurs blanche et rouge dans la description du cimetière où est enterrée la grand-mère du héros de La Steppe (1888) : « Après la prison apparurent des forges sombres, noires de fumée, puis le douillet cimetière vert, avec sa clôture de grosses pierres que dépassaient gaiement les croix et les stèles blanches cachées dans la verdure des cerisiers et semblables de loin à des taches blanches. Iégor se souvint que, lorsque les cerisiers étaient en fleurs, ces taches se fondaient avec le blanc des pétales en une mer de blancheur et qu’au moment où les cerisiers mûrissaient, les stèles et les croix blanches étaient semées de points rouges comme du sang. Derrière la clôture, à l’ombre des cerisiers, dormait jour et nuit son père et sa grand-mère Zénaïde. »

Pour citer ce document

, «Cerise, cerisier, cerisaie...», Agôn [En ligne], Enquêtes, Recherches dramaturgiques sur La Cerisaie, Extraits du dossier dramaturgique, Dramaturgie des arts de la scène, Théâtre et dramaturgie, mis à jour le : 23/11/2009, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=839.