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Extraits du dossier dramaturgique

Une « pièce de pieds » (chaussures et démarches)

Table des matières

1 Entrer et sortir, marcher, traverser, courir, danser sont des actions structurantes et répétées dans La Cerisaie, que l’on pourrait d’ailleurs résumer avec des verbes de déplacement : arriver, tourner en rond ou piétiner, et partir.

2En ce qui concerne les chaussures, bottes d’Epikhodov et caoutchoucs de Petia se font échos aux actes I et IV.

3Dans son cahier de régie, Stanislavski précise dans la description de l’atmosphère de l’acte II qu’Epikhodov « frotte ses bottes avec du foin pour qu’elles brillent. Manifestement, dans son roman avec Douniacha, tout son espoir repose sur ses bottes. Celles-ci, les vilaines, craquent toujours ».

4Les caoutchoucs sont des sur-chaussures imperméables qu’on appelle aussi snow-boots, dans l’acception vieillie du terme : « bottines de caoutchouc qui se porte par-dessus la chaussure » (« Mes snow-boots que j’avais pris par précaution contre la neige », Proust – Dictionnaire Le Robert). Ceux de Petia, le « monsieur mité », sont bien sûr des « saletés ».

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5Les chaussures ont des effets sonores ; les pas claquent sur scène ou dans le hors-scène, auquel elles donnent vie sans qu’il soit forcément nécessaire de recourir au bruitage qu’affectionnait particulièrement Stanislavski. Les bottes d’Epikhodov « grincent » ; à la fin de l’acte II, « on entend quelqu’un qui marche sur le chemin » ; à la fin de l’acte IV, on entend les pas de Firs avant son entrée en scène. On imagine aussi aisément le bruit des pas des danseurs à l’acte III : il annonce peut-être de manière cacophonique celui, plus régulier, des haches dans la cerisaie.

6Tchekhov donne également quelques indications sur les démarches et leurs rythmes. Pichtchick « trotte » comme un cheval ou un « zèbre » (IV) ! Gaev marche en faisant les gestes d’un joueur de billard.

7D’après les didascalies de l’acte I, Firs entre « rapidement », Iacha et Douniacha sortent « précipitamment » ; Lioubov ne tient pas en place et marche « dans une grande agitation ». Dans l’acte III, de même, les pas sont rapides et alertes : ils dansent, Ania entre et sort « en courant », marche, ainsi que Petia, « à pas précipités ». Dans l’acte IV, Lopakhine semble être le seul à garder ce tempo : il sort « précipitamment » quand on l’appelle pendant son entrevue avec Varia ; celle-ci, à l’inverse, quitte la cerisaie en marchant « sans se presser », pour la première fois peut-être.

8Varia ; en effet, ne peut pas rester sans rien faire, et donc ne tient littéralement pas en place : elle marche sans cesse d’une pièce à l’autre et dans le jardin, à la recherche d’Ania et Petia à l’acte II. Elle rêve aussi de parcourir la Russie à pieds tel un pèlerin : « je marcherais, comme ça, de lieu saint en lieu saint… Je marcherais, toujours, je marcherais ». Bounine raconte que « dans les derniers temps, [Tchekhov] rêvait souvent tout haut : - Etre un vagabond, un pèlerin, visiter des lieux saints, habiter un monastère au milieu d’une forêt, près d’un lac, passer les soirées d’été sur un banc, devant le portail du monastère…1 ».

9Firs également semble être tout le temps en mouvement ; de moins en moins alerte, jusqu’à son arrêt final.

Peter Zadek : les démarches

10« La Cerisaie, cette pièce inoubliable où l'on peut se retourner comme dans une baignoire - d'un côté on croise un petit canard, de l'autre un poisson ; partout des choses différentes, diverses, des gens, c'est-à-dire des comédiens, qu'il faut assortir afin de ne pas figer Firs, Lopakhine et Ania comme si chacun représentait seulement un des trois modes de vie ou générations, chacun des trois âges de la vie. Si je pensais à la pièce en termes de concepts, je me dirais : Firs ne parle qu'au nom de l'ancien monde, Lopakhine représente le nouveau. Quel ennui ! On peut tout de suite oublier la pièce. Mais Tchekhov n'a pas réfléchi à des concepts : il a réfléchi à des gens et il ne les a pas mis dans des cases. C'est pourquoi, par exemple, je note pour moi les démarches de chaque personnage (celle de Firs ou d'Ania ou de Lopakhine ou Lioubov). Je griffonne à la dernière page de mon éternel carnet de mise en scène une liste dans laquelle je note les idées qui me semblent les plus importantes. Mais je ne mets pas en ordre ses idées : je suis attentif à ce qui vient. Ainsi je vois tout de suite comment marche Firs - à la différence de Lioubov ou du jeune homme, l'étudiant Trofimov, et je me dis que toute la question en fait tient à la manière dont les gens marchent. Concentre la pièce autour des différentes démarches des gens - c'est ce que je me propose parfois de faire pour une répétition. Sans en dire un mot au comédien. Sans qu'ils soient au courant. Mais c'est ce qui rend si passionnante la première "grande" entrée sur scène dans La Cerisaie : tous entrent, traversent la pièce une fois et puis s'en vont. Et chacun marche différemment. Chacun a traversé à sa manière la vieille chambre d'enfants2 ».

Notes

1  Tchekhov vu par ses contemporains, trad. Genia Cannac, Gallimard, 1970, p. 258.

2  Mise en scène, mise à feu, mise à nu, (chapitre sur « le travail avec les comédiens », 10 – Concept), trad. Hélène Harder, Paris, L'Arche, 2005  [Menschen, Löwen, Adler, Rebhühner, 2003]

Pour citer ce document

, «Une « pièce de pieds » (chaussures et démarches)», Agôn [En ligne], Enquêtes, Recherches dramaturgiques sur La Cerisaie, Extraits du dossier dramaturgique, Dramaturgie des arts de la scène, Théâtre et dramaturgie, mis à jour le : 28/04/2009, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=841.