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Saison 2008-2009

Anne-Sophie Noel

Résister au gel

à propos de Froid, de Lars Norén, mis en scène par Simon Délétang au théâtre des Ateliers, du 12 mars au 3 avril 2009

1 L'actualité, par définition, ne dure pas. Et pourtant, alors même que du temps a passé, un spectacle continue à travailler en nous, et à réclamer le « complément de la parole », selon la formule de Barthes mise en exergue dans l'édito de cette rubrique. C'est le cas de Froid de Lars Norén, mis en scène par Simon Délétang, que nous avons pu voir le mois dernier au théâtre des Ateliers à Lyon.  

2 Avec Froid, ce jeune metteur en scène devenu co-directeur des Ateliers, aux côtés du fondateur Gilles Chavassieux, semble prendre à bras le corps, avec un certain courage, le problème de la distance. Comment garder la bonne distance – qui préservera le spectacle de toute manipulation malsaine des pensées et des affects du public, comme de toute intention didactique trop marquée – quand on met devant les yeux du public une des pires atrocités dont l'homme est capable ?   

3 La pièce de Lars Norén s'inspire d'un fait divers survenu en Suède, ayant connu un grand retentissement dans le pays natal du dramaturge. Trois jeunes désoeuvrés, proches des mouvements néo-nazis, ont battu à mort un de leurs camarades d'école d'origine étrangère, mettant ainsi à l'oeuvre les principes de l'idéologie qui les fascinait.

4 Sur un tel sujet, le théâtre semble s'aventurer sur un terrain appartenant à d'autres médias culturels. Le cinéma d'une part, avec sa violence ultra-réaliste, ses corps faits images dans leurs moindres détails ; American History X, Hooligans, ou encore Fight Club, viennent d'emblée à l'esprit du spectateur de Froid, et cela dès le lever de rideau de fer qui sépare la scène de la salle. Les trois acteurs surgissent, et nous font face dans la pénombre, menaçants. Ils lancent des cris qui  ne laissent aucun doute possible sur l' orientation politique qu'ils ont choisie. L'espace d'un instant, on croit être projeté de l'autre côté de l'écran, parachuté au milieu d'un film qui va, selon toute vraisemblance, mal tourner…Comment ne pas imaginer d'autre part, la façon dont la télé pourrait traiter aujourd'hui ce sujet choc, avec la complaisance et l'obscénité qui lui sont désormais habituelles?

5 De certains spectateurs, on a donc entendu les mots suivants : « ce n'est pas un sujet de théâtre », « ça ne peut marcher sur une scène », comme si ce n'était pas approprié de donner à voir au théâtre le processus du passage à l'acte xénophobe et violent. Ou bien inutile, parce que le public du théâtre serait un public tout acquis, qui n'aurait pas besoin d'être confronté à une chose qu'il désapprouve d'emblée.

6 Pourtant l'auteur en premier lieu, dont l'oeuvre dénonce régulièrement la violence cachée nourrie au coeur de nos sociétés européennes1, et le metteur en scène ensuite, déjà connu pour son goût d'un théâtre qui dérange et bouscule2, ont  vraisemblablement jugé le contraire.

7Quel est le pari qu'ils engagent? Qu'est-ce qu'ils misent sur le théâtre? Qu'est-ce qui se joue, quand le rideau dévoile la scène, qui leur paraît propre à dire et à montrer la barbarie à l'oeuvre d'une façon autre et nécessaire ?

8 Ce qui est certain, en tout cas, c'est que celui qui choisit de traiter un sujet semblable au théâtre est cerné par les mêmes écueils que les médias audiovisuels déjà cités. Facilité et complaisance ont malheureusement droit de cité aussi sur la scène. Sur des sujets comparables, qui dévoilent douloureusement les contradictions et les échecs de nos sociétés contemporaines ( violence de la société de consommation, haine de l'étranger, rejet des émigrés, etc...) on a vu des parodies de journal télévisé, jouant sur le pathos, l'image choc qui assomme et prive de la réflexion. On a vu des caricatures, des parodies, sans effet, parce qu'elles ne semblaient avoir aucun lien avec la réalité. Telle mise en scène dédouane le spectateur, en lui mettant sous les yeux des monstres ; telle autre prétend le faire jouir de la transgression et lui démontrer ainsi qu'il n'est pas meilleur que les personnages problématiques mis en scène...

9 Le théâtre peut assurément tomber dans les mêmes travers que le cinéma et la télévision. À moins qu'il soit construit par quelqu'un qui croit en son pouvoir propre, peut-être.

10 Froida assurément suscité les réactions les plus vives et les plus contrastées parmi les spectateurs. Il nous semble cependant que nul ne peut nier que Simon Délétang a fait oeuvre de théâtre, c'est-à-dire qu'il s'est servi, le plus souvent avec habileté, des procédés et des artifices proprement théâtraux pour trouver la distance, qui nous manque trop souvent, pour aborder un sujet aussi épineux et chargé ; une distance qui accepte l'empathie, sans qu'elle soit jamais un obstacle à l'exercice du jugement critique, qui tient d'une seule main le sentiment et la raison.

11 Le théâtre, art de l'artifice et du masque, toujours forcé de dévoiler à un moment ou à un autre ses mécanismes – on n'oublie jamais, même au plus fort de l'émotion et dans le plus cru des réalismes que nous sommes assis là, devant une scène où des acteurs jouent – , permet de ne jamais priver le spectateur de la certitude de l'illusion, de la possibilité du double regard, du choix de l'adhésion ou du refus. Porté par un texte d'une intelligence acérée, qui se confronte à la complexité sans la trahir, Délétang élabore en effet un art de l'équivoque, de la brisure, du décalage qui rend possible l'adhésion sans la manipulation, l'empathie sans la démagogie, le sérieux allié à l'insoutenable légèreté, le réalisme avec l'onirisme.

12 Les coiffures des personnages sont très réalistes, et on imagine qu'il n'a pas dû être aisé pour les acteurs de porter sur eux une telle marque distinctive le temps des représentations. Les sweats à capuches, les jeans serrés et les rangers complètent la panoplie du parfait skinhead, tel qu'il est représenté dans l'imaginaire collectif qui est le nôtre. Oui, mais … Il y a les bretelles rouges, qui, bien qu'elles puissent également faire partie de l'uniforme skinhead, font surgir sur la scène un tout autre univers, celui du clown, triste sans doute, qui enchaîne tours et pirouettes sans guère susciter l'hilarité. Leur langage est plein de grossièretés, mais la diction est travaillée, ne cherchant pas à reproduire de façon réaliste le « parler jeune », mais plutôt à s'en affranchir, élargissant le champ des possibilités tonales et sémantiques. Les personnages sombres comme la mort apparaissent sous une lumière douce, chaude comme l'été, innocente comme les rêves qu'ils peuvent encore nourrir, à côté de leurs pulsions haineuses et meurtrières. On perçoit cette insouciance particulière ressentie à la fin de l'année scolaire, quand les vacances arrivent alors que l'été s'installe. L'esprit de la forêt, sous l'apparence égayante d'un cerf tranquille, semble pouvoir encore exercer un pouvoir bénéfique et apaisant sur les personnages, avant de se muer en un hybride étrange et inquiétant, cerf et footballeur à la fois, qui érige au sommet d'un arbre le drapeau nazi.

13 Ces décrochages multiples, à des échelles variées, assurent aux propos et aux actes l'ambivalence et la complexité de la réalité, et aux personnages une humanité qui résiste à l'horreur de l'idéologie qu'ils embrassent. Un autre choix dramaturgique pourrait symboliser la méthode choisie par Simon Délétang : la représentation de Karl, l' « étranger », jeune coréen adopté par une famille suédoise, avec un masque. À quel besoin répond ce choix ? Le choix d'un acteur typé aurait-il été obscène, ou à l'opposé, celui d'une personne n'ayant aucune particularité physique reconnaissable, inefficace ?

14 L'intérêt du masque est qu'il met d'emblée en évidence l'artifice du fait théâtral. Ce masque reproduit des traits et une chevelure dans lesquels on peut reconnaître un type asiatique. Mais il montre surtout ce qu'il est, un masque, une illusion qui ne prétend pas être chose qu'une illusion. En cela, la mise en scène ne contribue pas tant à déréaliser le personnage (il est bien présent devant nous et demeure dans nos mémoires), qu'à circonscrire le risque d'un effet de réel trop éprouvant, envahissant, privant le public d'une distance salvatrice.

15 C'est cette distance qui nous permet alors non plus seulement de nous indigner, mais de percevoir et de démonter les sophismes du discours fasciste avec une lucidité accrue.

16 Keith : (…) quelle est cette foutue liberté d’opinion qui autorise pas les gens à porter leurs propres symboles, des symboles suédois anciens, comme le marteau de Thor, juste parce que des connards comme toi se sentent persécutés.

17 Anders : Bientôt, il sera interdit de hisser le drapeau suédois, on sera considéré comme raciste. Aux Etats-Unis par exemple, ils sont fiers de leur drapeau, mais pas en Suède, pas les Suédois, pas le peuple suédois.

18 Keith : On a même plus le droit de faire du catéchisme à l’école, mais ils apprennent tout sur les musulmans et les juifs. C’est trop dégueulasse qu’on apprenne aux enfants suédois d’avoir mauvaise conscience par rapport aux juifs à cause de ce qui est arrivé en Allemagne, qu’est-ce qu’ils en avaient à foutre ? Pourquoi les enfants suédois doivent endosser cette responsabilité dès qu’ils commencent l’école ?

19 Karl : Mais vous dites ce que vous pensez. Vous faites des manifestations.
Keith : ça c’est sûr, putain. On défend nos idées. On est prêt à mourir pour nos idées. On va bientôt le faire d’ailleurs.

20 Anders : Oui, je me soumettrai pas.

21 Keith : je me soumettrai que pour mourir.
Ismaël : Oui, moi non plus.

22 Keith : Tu peux nommer un autre parti de merde dans ce pays de cons avec des membres prêts à mourir ou à aller en taule pour leurs idées ? (un temps). Non, c’est bien ce que je pensais 3 .

23 « Pratique de la séparation, le théâtre a toujours été un art de la distinction. C'est en quoi il peut être un rempart contre la folie et le fanatisme, contre l'indistinction de moi et du monde, contre la soumission du monde à un tas de moi indifférenciés sous l'empire du slogan4 ».

24 Par ses parti-pris dramaturgiques, la mise en scène de Froid par S. Délétang vérifie cette définition, et confirme aujourd'hui la place que doit prendre le théâtre, non pas comme objet culturel, mais comme outil d'implication et de réflexion.

25 Nb : Simon Délétang présentera une mise en jeu d’ ADN , de Dennis Kelly, le samedi 16 mai prochain, dans le cadre du festival « Les Européennes 9», qui propose un panorama de textes théâtraux inédits d’auteurs de l’Europe d’aujourd’hui (Théâtre des Ateliers, 14 au 17 mai).

Notes

1 Voir par exemple Catégorie 3:1, Une sorte d'Hadès, et 7:3 qui traite également du néonazisme en Suède, ou encore Guerre.

2   Simon Délétang a, entre autres, mis en scène Petit camp d’après Pierre Mérot. (création au Théâtre de l’Elysée- Mars 2006). Froid est par ailleurs le dernier volet d'un tryptique « coup de poing » conçu au théâtre des Ateliers, complétant Shopping and Fucking de Mark Ravenhill produit en 2006-2007, et On et les Champions de Mark Becker, création française coproduite par la Comédie de Valence CDN Drôme et le théâtre des Ateliers.

3  Froid, traduction Katrin Ahlgren et Amélie Wendling, L’Arche, 2004, p. 36-37.

4 J.-J. Rivière, Comment est la nuit? Essai sur l'amour du théâtre, Paris 2002, p. 47.

Pour citer ce document

Anne-Sophie Noel, «Résister au gel», Agôn [En ligne], Critiques, Saison 2008-2009, mis à jour le : 08/12/2015, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=877.