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Entretiens

Philippe Curé

Textes en l'air

Entretien réalisé par Françoise Poulet

Le festival Textes en l'air (www.textesenlair.net) a connu sa première édition en juillet 2004 à Saint-Antoine-l'Abbaye, petit village médiéval du département de l'Isère, à une centaine de kilomètres de Lyon, près de Saint-Marcellin, entre Grenoble et Valence. Consacré au théâtre, mais aussi à la chanson et à la poésie, il propose, sur une durée de 5 jours, pendant la troisième semaine du mois de juillet, des représentations de pièces majoritairement contemporaines, des lectures, des « pérégrinations poétiques » (promenades dans le village et ses environs sous forme de « stations » littéraires), des ateliers d'écriture, des visites de lieux culturels, etc. L'édition 2009 aura lieu du mercredi 22 au dimanche 26 juillet (voir le programme en ligne sur le site).

Philippe Curé, qui est à l'origine de la création de ce festival, en est le directeur artistique. Cet entretien nous donne l'occasion de revenir avec lui sur la mise en place de cet événement, sur ses ambitions et ses projets, mais aussi sur les difficultés de financement de la culture en milieu rural.

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Françoise Poulet : J'aimerais, pour commencer, que tu reviennes sur la genèse du festival. Comment et pourquoi t'es venue l'idée de créer Textes en l'air à Saint-Antoine-l'Abbaye ? Et surtout, toi qui n'es pas, à l'origine, un professionnel du monde du théâtre 1 , comment as-tu été aidé (ou, au contraire, gêné) par les gens dont le théâtre, sous ses diverses formes, est le métier ?

Philippe Curé : D'une façon ou d'une autre, j'ai toujours fait du théâtre, depuis très longtemps. J'ai par exemple eu la chance de pouvoir bénéficier d'universités d'été, au cours desquelles on avait l’occasion de travailler à la formation du spectateur et à l'analyse des représentations en présence des artistes. Ce travail m'a fasciné et m'a permis de faire la connaissance d’un certain nombre de grands metteurs en scène, de comédiens, d'auteurs. C'est de cette façon-là que j'ai commencé à pénétrer dans un réseau qui gravitait autour du théâtre. Ces universités d'été m'ont aussi – et surtout – permis de « créer des envies de théâtre ». La dernière Université à laquelle j’ai participé est celle de Pont-à-Mousson, qui s'appelle Mousson d'été (elle existe toujours2: il s'agit d'un festival de théâtre contemporain basé uniquement sur des textes d'auteurs vivants. On a la possibilité de rencontrer ces auteurs, car ils restent présents sur les lieux du festival pendant toute sa durée. Artistes, formateurs, stagiaires vivent ensemble pendant une semaine dans l’Abbaye de Prémontré, partagés entre lectures, spectacles, ateliers d’écriture et de jeu, rencontres avec les auteurs.  J'avais trouvé ce principe vraiment génial ; je me suis dit que le fait de vivre cette expérience, mais aussi de la faire vivre aux gens, devait être formidable : cette idée de convivialité entre des artistes et des gens dits « ordinaires » me plaisait. C'était donc quelque chose que j'avais gardé en tête.

Pour ce qui concerne la création du festival en elle-même, tout est parti d'une drôle de rencontre. Tout simplement, cette rencontre a d'abord été celle d'un lieu, qui m'a beaucoup plu, Saint-Antoine-l'Abbaye3. Il s'agit d'un endroit assez peu ordinaire : un village médiéval, déjà porteur en lui-même d'une grande part d'imaginaire. La première fois que je suis entré en contact avec ce lieu, j'ai pensé que c'était un petit Avignon. C'est un ami à moi, pharmacien à Saint-Antoine, qui m'a fait connaître ce village et me l'a fait visiter. A la fin de notre promenade, j'ai lancé qu'il faudrait y créer un festival de théâtre : il m'a répondu  « chiche ! ».

Par la suite, je suis allé voir un ami, le directeur du théâtre de l'Hexagone, qui est la scène nationale de Meylan, près de Grenoble, et je lui ai parlé de ce projet de festival à Saint-Antoine, un lieu qu’il connaît bien lui aussi, en lui demandant s’il était d’accord pour m’apporter son aide. Il m’a répondu qu’il était partant, qu’il trouvait que l’idée était bonne. J’annonce donc la nouvelle à tout le monde autour de moi, les gens commencent à se mobiliser. Sauf que... le directeur de l'Hexagone, trop pris par de nouveaux projets concernant sa structure, m’annonce qu’il ne peut absolument pas m'aider ! Je me suis donc retrouvé tout seul pour porter ce projet, tout en ayant pleinement conscience que ce n’était pas mon métier, que j’avais certes des connaissances en matière de théâtre, mais que cela ne suffisait pas. Il a alors fallu que je m’appuie sur des gens que je connaissais, notamment l’équipe de Scènes Obliques4, aux Adrets, qui m'a donné quantité de conseils pour m’aider à monter le festival (comment obtenir des subventions, comment établir des dossiers le plus rapidement possible), mais aussi Geneviève Lefaure, directrice de la scène régionale de l'Espace 600, à Grenoble, qui non seulement m'a donné des conseils, mais qui m'a également prêté son administratrice ! Je peux donc dire que, vraiment, j’ai été très soutenu par certains professionnels du monde du théâtre avec lesquels j'entretenais des relations depuis longtemps. Cette aide a été déterminante pour moi. Cela m’a permis d’éviter toutes les erreurs que l’on commet généralement lorsque l’on débute. J’ai pu immédiatement travailler en compagnie de professionnels.

Quelle a été la réaction de la commune de Saint-Antoine-l’Abbaye à l'annonce de ce projet de festival ?

J'ai demandé à mon ami pharmacien à Saint-Antoine d’organiser une réunion avec les membres du conseil municipal qui semblaient s’intéresser à ce projet (je les avais déjà contactés pour leur exposer ce que je souhaitais faire). Je leur ai alors présenté un programme complet, en leur demandant s’ils souhaitaient m’aider à constituer une association, pour que le festival puisse se mettre en place. Ils se sont montrés enchantés, mais ont souhaité poser une condition ; je me souviendrai toujours de ce que m’a dit l’un des membres de l’association : « Si c’est juste pour porter des barrières, ça ne fonctionnera pas. Nous, on a besoin d'être impliqués ». Je lui ai répondu que c’était précisément ce que je comptais faire. A partir de là, l'association Textes en l'air s'est créée en janvier 2004 et le premier festival a eu lieu en juillet de la même année. Et nous avons obtenu toutes les subventions nécessaires dès la première édition ! Nous avons été très agréablement surpris par l'accueil des collectivités locales, qui nous ont vraiment soutenus par leur financement.

Et l'accueil des habitants sur place ? Vous a-t-il posé problème ?

Il faut préciser qu'à Saint-Antoine-l’Abbaye, il y avait eu auparavant une énorme manifestation, appelée les Médiévales, qui rassemblait 10 à 20 000 personnes sur 4 jours. Ce festival avait beaucoup marqué le département, mais aussi tous les habitants, car il attirait une foule de gens. Les résidents s'attendaient donc à ce que Textes en l’air soit un festival de cet ordre. Mais lorsque je leur ai annoncé qu'il s'agissait d'un festival de théâtre contemporain, ils ont eu très peur ! Théâtre et contemporain, les deux notions juxtaposées, cela effraie beaucoup. En outre, on sait que d’ordinaire, ce genre de théâtre ne draine pas beaucoup de gens. La population n’était donc pas vraiment convaincue d’avance. Le théâtre fait également peur pour une autre raison : il a la vertu de l'insolence et, dans cet endroit assez mystique, cette perspective n’était pas vraiment réjouissante. Mais à présent, après six années d’expérience, nous parvenons à cohabiter !

D’un point de vue concret, pour ce qui concerne la sélection des troupes, le choix des pièces, comment fonctionnes-tu ? Il me semble que tu repères un certain nombre de spectacles lors du festival d’Avignon ?

En effet, je vais au festival d’Avignon, mais je vois aussi beaucoup de spectacles tout au long de l’année ; j'arrive à en voir une quarantaine par an. Effectivement, il existe des lieux à Avignon dans lesquels je sais que je vais pouvoir « faire mon marché » ; mais il y a également toute la scène Rhône-Alpes, où le spectacle vivant fonctionne bien. Pour le reste, il y a aussi ce que j’appelle le « réseau ». Il y a des gens avec lesquels on a envie de travailler. Par exemple, personnellement, j’aime beaucoup Bruno Thircuir et sa compagnie (la Fabrique des Petites Utopies)5, avec qui je fonctionne depuis longtemps, que je connais bien et dont je suis les créations et les projets. Il y a bien sûr également des gens avec lesquels je ne travaille pas encore, mais que je suis déjà depuis plusieurs années, parce que leur travail m'intéresse ; je sais que je travaillerai un jour avec eux, que ce soit des auteurs, des comédiens, etc. Plus on progresse dans ce métier et plus on rencontre de gens, de compagnies… Un réseau se constitue, qui permet de connaître encore d’autres personnes. Pour la première édition, je me suis beaucoup appuyé sur les gens de ce réseau ; ils connaissaient déjà un certain nombre de spectacles et m'ont permis de rencontrer des compagnies. On fait également de belles découvertes : pour ma part, j'essaie de suivre le parcours de jeunes auteurs ou comédiens, qui viennent de sortir du conservatoire, comme le Laboratoire des Gentils6. Cette année, de jeunes comédiens vont faire partie du programme in du festival : je les suis depuis plusieurs années, depuis leur sortie du conservatoire, et certains de leurs projets m'intéressent. Le métier exige que l’on soit toujours à l'affût des nouveautés, des gens, tout en restant en contact privilégié avec les personnes que l’on connaît déjà et qui ont de l’expérience.

Le festival ne se définit pas seulement comme un événement dédié au théâtre contemporain. Dans Textes en l’air, il y a avant tout le terme « Textes ». Beaucoup de spectacles semblent se rapprocher de performances poétiques, avec une grande importance accordée aux mots, aux jeux de langage. Est-ce que, dans ta définition du théâtre et dans ton goût personnel pour cet art, tu as le sentiment de privilégier davantage le texte que la mise en scène plus spécifiquement gestuelle ?

Il est vrai que Textes en l’air n’est pas seulement un festival de théâtre, mais aussi de textes poétiques et de chansons. Pour l’édition 2008, un certain nombre de spectacles accordaient une importance prédominante aux mots, aux textes poétiques et/ou humoristiques, parfois absurdes : Les Contes à réchauffer d'Éric Durnez, le Stabat Mater Furiosa de Jean-Pierre Siméon, mis en scène par Béatrice Acuna et Muriel Vernet. Nous avions également fait venir le Crieur de la Croix-Rousse de Lyon, qui lisait les textes que le public du festival lui écrivait en improvisant un spectacle à partir de ceux-ci… Mais je privilégie davantage la définition d’un théâtre engagé, qui a un message politique ou social à délivrer. Par exemple, avec sa trilogie sur l’Afrique, Bruno Thircuir a pu évoquer le sort des clandestins dans Kaïna Marseille, un texte écrit par Catherine Zambon et joué en 2008. J’ai été également très heureux de pouvoir faire représenter Jardinage humain, de Rodrigo Garcia, par la compagnie Interlude T/O.

Un autre aspect que j’aimerais beaucoup développer est celui des concerts. L’année dernière, nous avons clos le festival par une soirée cabaret, avec du jazz, de l’accordéon, du piano, etc. Chaque midi ou presque, les jeunes comédiens du Labo improvisaient également de petits concerts, dans la cour près de l’abbaye, en reprenant des chansons populaires. Mais j’aimerais beaucoup parvenir à développer cette dimension.

Pour ce qui est des aspects financiers, on sait qu’un festival n'est jamais rentable – la culture en général ! Quelles subventions reçois-tu et quelle est la part des recettes que la présence du public apporte sur place ?

Ce qu'il faut savoir, c'est que le plus souvent, pour être subventionné, il faut être reconnu. C'est la grande difficulté et le paradoxe : tant que l’on ne reçoit pas de subventions, l’on ne risque pas d’être reconnu, parce qu’il est impossible de démarrer un projet. L’enjeu est politique. Ce qu’il faut donc parvenir à faire en premier lieu, c'est prendre pour assise un territoire. C’est cet ancrage géographique qui va permettre de porter le festival politiquement. Pour cela, il est nécessaire que la mairie donne son accord, que la communauté des communes se montre intéressée, que la région et le département le soient également, etc. Il va donc falloir que le projet soit éminemment politique (dans le bon sens du terme) : il devra répondre au projet de développement culturel du conseil général, de la commune, etc., et être orienté par rapport à son environnement territorial : connaissance du réseau associatif, des élus. Il faudra montrer qu’il ne s’agit pas d’un simple festival de plus, mais d’un festival qui s'inscrit dans un territoire, impliquant les gens qui y vivent, dans un espace qui sera valorisé  par cette action artistique. Avant même d'être purement culturel et artistique, ce projet devra être politique, mais en fait tout est très lié. Ce point est capital pour qu’il puisse s’inscrire dans la durée.

Ensuite, il faudra que ce festival, dans sa forme, comme dans sa programmation, ait une ligne artistique originale qui ne fasse pas doublon avec un autre événement déjà existant. Puis, il faut instruire des dossiers… Des lignes budgétaires sont ouvertes, dans lesquelles il faut s'insérer. Toutes les demandes que l’on doit remplir exigent des heures et des heures de travail, que nous effectuons de manière conjointe, l’administratrice et moi. Maintenant, nous avons l'habitude !

Il faut ajouter à cela tout un travail de lobbying : rencontrer et appeler les gens qui ont un pouvoir de décision, leur expliquer son projet et l’intérêt qu’il a. Les politiques sont tellement submergés par les demandes qu'il est important de les rencontrer et de tenter de les convaincre que ce que l’on fait est intéressant. Si le dossier reste uniquement une feuille excel, ils en reçoivent des milliers…  il s’agit d’un travail de commercial à ce niveau-là. Après, au fil des ans, d'une année sur l'autre, on acquiert une reconnaissance, mais on n’est jamais certain de pouvoir reconduire le festival, car les subventions ne sont jamais assurées. Il faudra donc continuer de rencontrer des gens, de tenter de les convaincre, ad libitum.

Cette année, nous avons perdu les subventions européennes, ce qui a véritablement remis en question la survie du festival. Auparavant, nous avions droit à ces subventions car notre territoire appartenait à un Groupement d'Actions Locales, financé par l’Union européenne. Mais, étant donné que ce GAL n'existe plus, nos subventions européennes ont disparu. Il serait possible d’accéder à des subventions de l'UE plus importantes, mais cela demanderait une énergie folle et nous ne sommes pas en capacité de le faire pour le moment. Nous avons donc perdu la somme de 40 000 euros, sur un budget total de 150 000 euros, ce qui n'est pas rien ! Il a alors vraiment fallu se démener pour obtenir, notamment de la part de la DRAC de la région Rhône-Alpes, des subventions qui ne nous avaient pas été octroyées l'année précédente. Nous avons également pu acquérir une aide de la part de la SACD (Société des auteurs-compositeurs dramaturges), que nous n’avions pas encore eue. Nous sommes également toujours subventionnés par le Crédit Mutuel. Heureusement, nous avons finalement été plutôt bien financés cette année. Mais cela exige perpétuellement un travail immense ! En réalité, je passe davantage de temps à chercher de l'argent et à convaincre des gens de m'en donner, qu’à m’occuper de la partie artistique et culturelle du festival en elle-même.

Pour revenir à la question essentielle du territoire, à l’origine de mon projet, je tenais vraiment à travailler en collaboration avec ses habitants, qui sont des ruraux et des néo-ruraux. L'idée de me contenter de créer un festival supplémentaire ne m'intéressait pas. Je souhaitais impliquer ces gens, qui ne vont pas souvent au théâtre, qui ne le connaissent pas très bien. Dans la région, il n'y a aucune structure, aucune salle de théâtre. Le théâtre le plus proche se situe à Romans, c’est-à-dire à cinquante kilomètres. Quelques personnes se déplacent, vont voir des spectacles à Grenoble et à Romans, mais le théâtre n'est pas du tout répandu dans ce secteur. On trouve seulement quelques troupes de théâtre amateur. Et ce qui m'intéressait, ce n'était pas tellement que les Grenoblois, les Lyonnais ou les Viennois viennent à ce festival – même s'ils sont évidemment les bienvenus ! –, mais c'était avant tout que les gens du territoire eux-mêmes puissent y assister, et que, au cours de l'année, nous puissions mettre en place des activités et des projets autour du théâtre. Pour la troisième année consécutive, nous avons donc installé des présences artistiques. Cette année encore, un auteur de théâtre, Carole Thibaut7, va s’installer pendant trois mois à Saint-Antoine et ses environs, instaurer un travail qui implique la population, autour d'une thématique intitulée « Histoires de femmes ». Nous allons aller à la rencontre des gens, collecter des récits liés au féminin. Le but, c'est que ces gens se mettent tout à coup à côtoyer des auteurs, des artistes, des comédiens, pour parvenir à totalement démystifier l'idée de théâtre contemporain, pour montrer qu’en définitive, les auteurs sont des gens tout ce qu'il y a de plus ordinaires, accessibles, qui racontent des choses que nous pouvons nous-mêmes leur avoir racontées, après les avoir traduites dans une langue un peu poétique et théâtrale. Depuis que nous avons mis en place ces résidences, le nombre de spectateurs a augmenté en tout de 50%, et 25% de cette fréquentation provient du territoire, ce qui est très important. Cela signifie que nous sommes parvenus à attirer plusieurs milliers de personnes sur cet espace : cela compte énormément pour nous. Concrètement, nous sommes passés de 2500 à 5000 personnes. Pour un festival de théâtre contemporain, c'est beaucoup !

Il faut souligner que le festival repose sur une politique tarifaire très avantageuse. Je me souviens d’avoir entendu un des spectateurs dire que Textes en l’air était l’un des seuls événements culturels auxquels il pouvait participer, car il était chômeur et n’avait pas les moyens d’aller fréquemment au théâtre ou ailleurs. Il est également possible de venir en famille…

Il est vrai que nous pratiquons beaucoup la gratuité : les pérégrinations poétiques, les lectures, les concerts, les débats, ainsi que certains spectacles, sont gratuits. Quelqu'un qui est absolument sans ressources peut venir assister au festival. On peut en outre manger pour quelques euros, faire du camping gratuitement. Ce système a permis de drainer des gens qui, habituellement, n'avaient pas les moyens d'aller au théâtre : c’est un aspect auquel nous tenons particulièrement. Les spectacles proposés par le Laboratoire des Gentils donnaient également lieu à une participation libre. Pour ce qui est des spectacles payants, le prix des places oscille généralement entre 6 et 16 euros, avec des tarifs préférentiels pour les chômeurs, les jeunes, les étudiants, les artistes. Nous jouons beaucoup sur cet aspect, car cela permet de venir en famille, de découvrir le théâtre.

Le fait de rassembler des gens dans un lieu somme toute restreint, pendant 5 jours, d’amener le public à se rencontrer, à se retrouver autour de la buvette et à manger ensemble, permet également de créer une atmosphère conviviale sur le lieu du festival. Certaines personnes qui n’ont pas l’habitude de se rendre au théâtre, et encore moins de parler de pièces, d’émettre un jugement critique sur un spectacle, parce qu’elles ne se sentent pas suffisamment d’autorité ni de légitimité pour le faire et gardent une certaine timidité dans ce domaine, peuvent être conduites à perdre leur inhibition. Chaque midi, les comédiens qui ont joué la veille au soir sont invités à se rendre dans le jardin qui se trouve près de l’abbaye, où les gens déjeunent, pour participer à des apéro-rencontres gratuits et y retrouver leur public. Ce cadre intime, sous les arbres, facilitent les échanges et permet au public de donner son avis, de lancer des débats. C’est ainsi que des pièces aux thèmes engagés politiquement peuvent susciter des discussions fructueuses entre les gens.

De ce fait, entre les subventions, le prix des places qui rapportent peu, et les troupes, ainsi que le matériel et les gens qui travaillent sur Textes en l’air à payer… Concrètement, combien coûtent une pièce de théâtre et sa mise en place ?

Un spectacle s’achète. Il y a ce que l’on appelle un prix de session. Actuellement, ce prix oscille entre 900 euros et 6000 euros pour le plus cher. Mais je parle bien sûr de spectacles qui sont à l’échelle de notre festival. Si nous voulions faire venir Fabrice Lucchini, il faudrait payer 25 000 euros ! Le prix de session comprend le salaire des comédiens, des autres membres de la troupe (techniciens, costumiers, maquilleurs, etc.), ainsi que le coût de la représentation. Si l’on ne voit que trois personnes sur scène pendant le spectacle, cela ne signifie pas que la compagnie n’est pas constituée d’une dizaine de personnes ! Ensuite, il faut ajouter les frais qu’entraînent l’installation de la troupe pendant la durée du festival (le logement, les repas), qui sont à notre charge, le coût du matériel que nous devons louer, le salaire des régisseurs, etc. Donc un spectacle acheté 1000 € pour une représentation va en fait coûter le double, et même parfois le triple, en fonction de la fiche technique et du nombre de personnes à héberger.

Pour ce qui concerne l'édition 2009, est-ce l'auteur en résidence, Carole Thibaut, qui a choisi de travailler sur le thème « Histoire de femmes » ?

Non, c'est moi qui suis à l’origine de ce thème. En fait, ce qui nous préoccupe perpétuellement au sein du festival, c'est la question du rapport à la mémoire ; nous nous trouvons dans un lieu de patrimoine, ce qui fait que cette problématique s’impose naturellement. L'année dernière, en 2008, nous avions travaillé sur l'objet comme véhicule de mémoire. L’homme s'appuie sur les objets pour retrouver des souvenirs (les musées en sont la preuve). Nous avions conçu un projet de résidence où l'auteur allait, par le biais des objets des gens, faire une collecte de leurs souvenirs. Cette année, nous travaillons sur la notion d'« Histoires de femmes », car, comme tout le monde le sait, les femmes ont été les grandes oubliées de l'Histoire. Depuis trente ans, elles retrouvent peu à peu la voie du pouvoir, des responsabilités, etc. Il n'empêche que pendant très longtemps, elles n'ont eu le droit ni à la parole, ni même à la mémoire. Par exemple, au sujet de la Résistance dans le Vercors, on se souvient de très peu de femmes, alors qu'elles ont été extrêmement efficaces et actives à ce moment-là. L'idée, c'est que l'on puisse collecter, au niveau du territoire, diverses histoires, qui n’appartiennent pas nécessairement à l'Histoire. Cela pourra être des histoires intimes, des histoires plus collectives, toute forme d'histoires de femmes. Il s’agit bien entendu aussi de continuer d’interroger par ce biais l'universalité de l'Homme. Nous n’allons pas nous intéresser uniquement aux femmes, mais par leur philtre, nous interrogerons le monde dans lequel nous vivons. Avec toutefois une vision légèrement différente que celle que l’on adopte d'ordinaire. Ce ne sera pas seulement « Histoires de femmes », mais aussi « Regards de femmes ».

C'est donc moi qui, cette année, trouvais important de travailler sur ce thème. Par la suite, il a fallu trouver l'auteur qui convienne. Pour cela, je me suis appuyé sur le réseau : Carole Thibaut est une auteure éditée notamment chez Émile Lansman8. C'est lui qui m'a parlé d'elle, parce qu'elle travaille depuis toujours sur ce rapport entre femme et homme, mais aussi entre fille et mère, fille et père, etc. La difficulté était de trouver un auteur pour qui ce sujet représentait une véritable préoccupation artistique. Il ne s'agit pas de commander à un auteur de s’intéresser à cela, occasionnellement ; il faut que ce thème entre dans sa propre préoccupation artistique. Avec Carole Thibaut, c'est le cas : elle va pouvoir poursuivre son œuvre, tout en s’installant dans un autre espace.

Est-ce que les auteurs des éditions précédentes seront présents eux aussi sur le festival cette année ?

Éric Durnez9 va venir ; il s'occupera notamment des jeunes, dans le cadre du chantier-théâtre pour les 15/25 ans que nous souhaitons mettre en place. Il s'agit d'un projet monté en partenariat avec les animateurs du territoire. Nous trouvons dommage que les jeunes de la région ne se rendent pas davantage au festival et au théâtre en général. Ce chantier-théâtre vise donc à les y amener : dans le cadre de ce stage, ils pourront venir voir gratuitement des spectacles, faire du théâtre, rencontrer les équipes artistiques, déjeuner avec les metteurs en scène et les comédiens, etc. Ils viendront certainement aussi nous donner un petit coup de main ! C'est donc Éric Durnez qui les accompagnera dans leur démarche, dans leur parcours de spectateurs, pour les aider à adopter un regard plus ouvert sur les spectacles qu'ils verront. Ils assisteront également à des ateliers-théâtre animés par Bruno Thircuir.

Catherine Zambon10, quant à elle, reviendra pour la nuit blanche de l'écriture. Cette nuit blanche aura lieu le vendredi 24 juillet dans trois lieux différents, en compagnie de trois auteurs : Carole Thibaut au musée départemental de Saint-Antoine, Éric Durnez au château de l'Arthaudière, à Saint-Bonnet de Chavagne, et Catherine Zambon à l'usine de la Galicière, à Chatte, qui est une fabrique de tissage dans laquelle des femmes ont travaillé pendant un siècle. L'usine s'est arrêtée brutalement et n'a jamais fonctionné à nouveau, mais on trouve encore dans ce lieu les traces de ces femmes qui y ont travaillé : l’usine est restée telle qu’elle était.

Dans le programme, on aura également deux pièces de Carole Thibaut : Avec le couteau le pain, qui traite des rapports entre une petite fille et son père dans un texte très cru, et Eté. On aura également Regarde maman je danse, de Vanessa Van Durme, une transsexuelle qui revient sur son parcours, son opération à trente ans, dans les années 70. Elle raconte comment on est transsexuel dans les ces années-là en Belgique, comment on passe par la prostitution, comment on va se faire opérer au Maroc, dans des endroits incertains, comment on se paie cette opération, les problèmes d'identité et de rapports familiaux que cela entraîne, etc... et elle le fait avec un humour et une distance incroyables. C'est une création qui a été saluée par toute la critique, notamment par Télérama, parce qu'elle suscite le débat. Même si on a une idée de ce qu'est la transsexualité, avec ce spectacle, on la découvre véritablement face à soi et on comprend la grande difficulté dans laquelle sont ces gens, ce problème de la quête d'identité par lequel ils passent. Quand on parle d'« Histoires de femmes », c'est tout à fait passionnant.

Bruno Thircuir revient également avec une proposition décalée par rapport à ce thème : toujours dans le cadre de sa trilogie africaine, après Et si l'homme et Kaïna Marseille, il monte cette fois Niama Niama, un très beau conte pour tout public. Pour le reste, il y aura également Voix dans le noir, un spectacle de marionnettes de Matéi Visniec, ainsi que la création de Carole Thibaut, à partir du texte qu'elle aura écrit au cours de sa résidence, qui sera joué à la fois par des amateurs et des professionnels, un mélange qui nous intéresse toujours. Il y aura encore d'autres petites formes : des lectures, des expositions, des cabarets, des concerts, des criées…

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Mais – question que l'on pose chaque année – y aura-t-il une édition 2010 ? On sait que la survie du festival est sans cesse menacée.

Actuellement, au niveau des politiques culturelles nationales, on se trouve principalement confronté à des « opérations-vitrine ». L'argent public se concentre sur les grosses structures. La stratégie présente consiste à accorder des fonds publics principalement à celles-ci, avec charge pour elles de faire de la décentralisation, de proposer des spectacles à la campagne. Personnellement, j'ai une vision radicalement autre : je pense que la culture passe par le partage, par la présence artistique dans un territoire. Nous, nous pouvons mesurer l'importance que cette conception provoque pour les gens, de tous les âges, des enfants jusqu'aux personnes âgées, et de tous les milieux sociaux. Ce qui est important est de créer des liens, des rapports humains qui soient véritablement à la mesure du territoire. Il ne sert à rien que la scène nationale locale amène un spectacle tel quel à la campagne, dépose ce spectacle et puis s'en aille. Bien sûr, des spectateurs viendront. Mais la vraie décentralisation, c'est de travailler avec les gens sur place, de faire de la médiation, de parler avec eux du spectacle qu'ils vont voir, de créer des rencontres, de proposer des ateliers, …ce que ce genre de structures ne font absolument pas. Moi-même, j'assiste fréquemment aux programmations de ces salles (comme à la MC2 de Grenoble) et je constate que j'y rencontre toujours les mêmes gens. Certaines personnes ne pousseront jamais ces portes-là. Et pourtant, elles paient la culture comme les autres. La culture leur coûte aussi cher qu'aux autres, mais elles n'en bénéficient jamais. Pourquoi continuer à verser de l'argent toujours aux mêmes endroits ? Moi, je crois à la diversité : je pense bien entendu qu'il est très important que des structures comme la MC2 ou l'Opéra de Lyon continuent de fonctionner et de présenter des spectacles d'envergure ; mais je souhaite également qu'une partie de l'argent public soit versé à de plus petites structures, comme la nôtre, qui travaillent auprès de populations complètement différentes et qui pourront également les conduire à aller voir des spectacles à la MC2, à l'Opéra, etc. Nous travaillons à la fabrication de nouveaux spectateurs.

En définitive, es-tu satisfait de ce qu'est devenu le festival par rapport au projet que tu avais au départ ? Y a-t-il des points que tu souhaiterais voir évoluer ?

Sur un plan purement personnel, le festival m'a aidé à construire beaucoup de choses et a été extrêmement formateur pour moi. Ce rapport avec la politique, avec la culture, est très enrichissant. C'est un travail qui oblige à se tenir perpétuellement sur le fil de la pensée, à savoir ce que l'on fait, pourquoi on le fait... Les rapports que l'on a avec les associations nécessitent le même processus de réflexion : il faut toujours expliquer ce que l'on fait et pourquoi, et cet aspect est passionnant, car cela oblige à être perpétuellement clair avec soi-même, autant qu'on le peut. Je continue à être en lien avec des gens d’expérience qui peuvent m'aider, me conseiller... On ne vit pas tout seul dans sa tour d'ivoire, c'est ce qui est passionnant.

Pour ce qui est de ma satisfaction personnelle, oui, je suis très heureux, dans le sens où, cette année, alors que nous étions en grande incertitude financière et donc inquiets quant à la survie du festival lorsque je suis allé voir nos financeurs, ils m'ont dit l’intérêt qu’ils portaient  à Textes en l'air. Ils se sont engagés  à nous soutenir et en effet, c'est ce qu'ils ont fait ! Vraiment, cela a été pour moi une belle preuve de reconnaissance. Il faut dire que l'édition 2008 a très bien marché et que nous avons eu énormément de retours positifs, ce qui est vraiment encourageant. Tout cela fait que je suis un programmateur heureux ! J'espère que cela continuera. Ce que j'aimerais, c'est que le festival grandisse, autrement : j'aimerais accroître l'importance de la musique, j'aimerais que le festival puisse s'étendre sur une dizaine de jours, avec des parties concerts, d'autres parties plus orientées vers le théâtre, etc. Pour le moment, nous n'avons pas les moyens de le faire, mais rien ne nous dit qu'un jour, nous n'y arriverons pas !

Un autre aspect qui me satisfait pleinement, c'est que nous nous appuyons de plus en plus sur le réseau local : nous travaillons avec les animateurs de la région, les bibliothécaires, les enseignants,…. Cette année, nous allons également travailler en partenariat avec les maisons de retraite, les gens hospitalisés, etc. Au fil des années, nous travaillons de plus en plus avec des réseaux différents. Une année, nous avons même mis en place des projets avec le Cyclo Club. Le fait de rencontrer des gens qui n'ont rien à voir avec le théâtre m'intéresse, ces gens qui, tout à coup, se passionnent et se mettent à participer aux projets, à trouver des solutions, des idées. C'est un moyen d’amener de nouveaux spectateurs au théâtre.

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Notes

10 Catherine Zambon est comédienne, metteur en scène et écrivain. Depuis 1984, elle se consacre essentiellement à l'écriture, tout en animant régulièrement des ateliers pour les adultes comme pour le jeune public.

Pour citer ce document

Philippe Curé, «Textes en l'air», Agôn [En ligne], Entretiens, mis à jour le : 19/10/2010, URL : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=913.

Quelques mots à propos de :  Philippe  Curé

Créateur et directeur artistique du festival Textes en l'air (Saint-Antoine-l'Abbaye, 38)